Dominique Bourg est membre du Comité de veille écologique de la Fondation Nicolas Hulot.
Les risques environnementaux tels qu’ils sont apparus durant la seconde moitié du siècle dernier, les dommages auxquels ils ont pu et pourront à l’avenir correspondre, nous ont contraints à élargir et à repenser la catégorie de risque. Ces risques, dont je chercherai à mettre en lumière les caractéristiques, interrogent nos croyances et nos représentations ainsi que les fondements de notre organisation sociale et politique. Ils pourraient même toucher au sens ultime de nos actions.

- Risque et risque environnemental

Le risque est classiquement défini comme l’association entre un aléa et une vulnérabilité. L’aléa renvoie à la réalisation incertaine d’un événement, et la vulnérabilité à la possibilité de dommages concernant des personnes ou des biens, et collectivement la société. L’incertitude peut alors donner ou non lieu à des probabilités d’occurrence, les dommages pouvant quant à eux varier en termes de gravité. Ainsi défini, le risque est une notion nécessairement anthropocentrée : il ne saurait y avoir de risque sans implication humaine, sans une forme quelconque d’action. Une chute potentielle de pierres, à l’aplomb d’une falaise, ne constitue un risque que pour autant que peuvent y être exposés des passants ou une habitation. Et c’est pourquoi, au-delà de l’étymologie du mot lui-même qui renvoie à la marine portugaise, l’origine de la notion de risque peut être attribuée à Rousseau. Aux « cent mille infortunés que la terre dévore ! » déplorés par Voltaire dans son Poème sur le désastre de Lisbonne, inspiré par le tremblement de terre du 1er novembre 1755, Rousseau répond en termes de responsabilité humaine ; ce en quoi il invente la notion même de risque. « Convenez par exemple, écrit-il à Voltaire dans sa lettre du 18 août 1756, que la nature n’avait point là rassemblé vingt mille maisons de six à sept étages » ; « combien de malheureux, poursuit-il à propos des répliques, ont péri dans ce désastre pour vouloir prendre, l’un ses habits, l’autre son argent ! » Le regard de Rousseau sur cet événement naturel, qui aura produit vingt mille victimes, chiffre alors démesuré, le transforme a posteriori en risque : Rousseau met en effet en lumière la dimension pratique (le retour sur place) et technologique (les immeubles) et non purement naturelle, au sens de spontanée, de la catastrophe. A contrario, la grande extinction du Crétacé Tertiaire, ne saurait, tout aussi a posteriori, avoir constitué un risque.
Bien qu’il comporte une dimension technologique, le risque naturel ne se confond pas pour autant avec le risque technologique. L’aléa se serait produit dans la région de Lisbonne quand bien même la ville n’y aurait pas été construite. En revanche, avec le risque technologique, la technologie conditionne la possibilité de l’aléa. L’origine d’un tremblement de terre ne doit rien à l’urbanisme, alors qu’on ne saurait concevoir d’explosion sans installation dangereuse ; dans les deux cas, l’origine du flux de danger change de nature. Le flux de danger peut provenir, sous certaines conditions, de la technologie elle-même ; ce fut par exemple le cas pour des accidents célèbres comme ceux d’AZF à Toulouse en septembre 2001, de Tchernobyl en avril 1986 ou Three Mile Island en mars 1979. Tel serait encore le cas, pour revenir à nos maisons situées en contrebas d’une falaise, si la falaise était fragilisée par les galeries d’une ancienne mine.
Laissons la catégorie de risque technologique pour ne nous occuper ici que du risque environnemental ; constatons simplement que le risque environnemental relève de la catégorie plus générale des risques technologiques. On peut alors affirmer qu’il y a risque environnemental lorsque les modifications induites au sein du milieu par une ou plusieurs technologies apparaissent, directement ou indirectement, potentiellement dommageables.
Considérons en premier lieu les situations où le lien entre la modification du milieu et les dommages subis peut être direct. Tel est par exemple le cas de la pollution de l’air due au trafic routier : c’est la présence de certains polluants dans l’air - fumées noires ou particules, dioxyde de soufre, dioxyde d’azote, ozone oxydant, monoxyde de carbone - qui expose directement ceux qui les respirent à d’éventuels dommages sanitaires. Il y a un lien direct, avéré désormais, entre la teneur journalière de ces polluants et la fréquence d’événements de santé comme les crises d’asthme, les bronchites et bronchiolites, les pathologies cardio-vasculaires, etc. La relation est du type dose-effet, l’excès de risque suivant mécaniquement l’augmentation de la concentration de ces polluants de 10 g par m3. Les effets de ces polluants en termes de mortalité anticipée ont également été établis. Des études très récentes ont pu mettre en lumière le surcroît de cancers auprès des enfants résidant à proximité d’un axe routier important.
Les dommages peuvent en second lieu résulter indirectement d’une modification du milieu. C’est, dans l’exemple précédent, le cas de l’ozone produit par les autres polluants. L’enchaînement des phénomènes peut être autrement complexe. Dans le cas du changement climatique, la modification de la composition chimique de l’atmosphère est directement imputable à la consommation d’énergie fossile et aux activités agricoles. La surconcentration atmosphérique des gaz à effet de serre (CO2, CH4, N2O, HFC, CFC) induit à son tour une série de transformations en chaîne qui produiront des impacts physiquement mesurables - par exemple une baisse des rendements agricoles, l’érosion des côtes, la disparition d’espèces, etc. -, qui pourront à leur tour être perçus comme des dommages affectant le bien-être des populations. De façon générale, le risque environnemental apparaît comme un système complexe susceptible de produire un dommage.
Revenons au risque naturel dont nous sommes partis. Qu’est-ce qui le sépare du risque environnemental ? Force est de constater que leur différence tend à s’estomper, compte tenu du degré d’artificialisation désormais atteint, sans pour autant disparaître. Considérons deux exemples, l’un où le risque naturel préserve toute sa légitimité, et l’autre où il disparaît au bénéfice du risque environnemental. On peut par exemple envisager qu’une quantité importante et exceptionnelle d’eau de pluie au m2 puisse devenir dommageable dès lors que les capacités d’absorption et de rétention du milieu ont été réduites du fait de son artificialisation. Il s’agit cependant encore d’un risque naturel, l’artificialisation ne portant que sur les effets de la quantité et non sur la quantité elle-même, cas analogue à celui du tremblement de terre de Lisbonne. Tel n’est en revanche plus le cas avec l’exemple suivant. Si le doublement du nombre des ouragans violents (catégories 4 et 5), durant les vingt-cinq dernières années, dans l’Atlantique, est l’effet du réchauffement des eaux de surface d’un degré, alors lesdits ouragans passent du statut de risques naturels à celui de risques environnementaux pour autant que leur nature même est tributaire de nos actions.

- Les caractéristiques du risque environnemental

Cinq caractéristiques séparent le risque environnemental des autres risques technologiques : le fait d’être chronique et non pas accidentel ; le défaut de connaissances ; l’inertie ; l’irréversibilité et enfin la globalité.

Il n’y a donc guère d’aspect de nos modes de représentation et d’organisation qui ne soit affecté par la catégorie de risque environnemental, et tout particulièrement global. Pour finir sur une note moins apocalyptique, j’envisagerai un nième défi, celui des territoires. La modernité du siècle dernier s’est employée à dépasser toutes les figures possibles de l’espace, via la vitesse, l’agriculture hors sol ou simplement intensive, l’internet, la démocratisation des transports de longue distance, etc. Or, il est possible que le territoire s’impose à nouveau à nous avec force. Les dégâts climatiques, la fragilisation des écosystèmes et des services qu’ils nous rendent, les effets de l’imprégnation chimique des sols, la réduction de la mobilité due tant aux suites du pic pétrolier qu’aux futures politiques climatiques, et sur un autre plan les efforts que nous allons devoir réaliser pour tirer de la biomasse énergie et matériaux, devraient rapidement nous contraindre à une attention renouvelée à nos territoires. Nous serions d’ailleurs bien inspirés de nous préoccuper dès maintenant de leur robustesse pour l’avenir, de leur aptitude à résister, y compris en termes d’organisation, aux chocs futurs.

Source : site web lapartderisque.fr

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